L'acte d'écrire
we write like we swim
Last week I sat down to write you. I wrote for hours, difficulty, in the Forney library near my sublet, and it felt hard and a bit forced. I wanted to share with you so much that I haven’t had the chance to share — snow in Paris, research I’ve conducted on the history of photography in 19th century Iran, the book The Waves by Virginia Woolf, the readings I participated in in Paris (After 8) and Brussels (Zig Zag) at the end of November, and my approach to setting resolutions for the new year. Let it suffice to say that the readings went well, that I had the pleasure of helping Erin Honeycutt release the chapbook Dear Enheduana, (Ugly Duckling Presse) into the world in Paris and performed bibliomancy with an anthology of poems by Adonis in Brussels and pulled this :
In short, I have also been feeling incredibly overwhelmed. The list of responsibilities is falling off the page. I am back in school, which has revealed itself to be more demanding than I expected, and it took me only until winter break to realize that my life has completely changed. The conditions of my life are completely changed. I can’t expect the same of myself that I expected this time last year. Priorities shifting toward study and salaried labour, I am developing a new relationship with my projects, notably the resource and time intensive work of making physical objects like publications and prints, but also writing.
What follows is an essay I wrote this morning about the act of writing. What does it mean to write today? Tbh, I’m still not quite sure but I have somehow gained a sense of clarity in writing this. It is in french. My french — a bit funny, slant, and lined with faults, but really and truly mine. Should this not be a language you babble in, I think using a translating software like reverso or g**gle translate should do the trick, while I hopefully can prepare a better translate to come. . .
Je sais pas si je devais écrire ça. Là. Je viens de lire le premier texte “À rien, comme le lynx” de Jean-Marie Gleize dans l’édition numéro 33 de la revue post poétique NIOQUES. Je veux écrire. Réécrire. Mon Substack. Substacker en petit peu plus. Penser ce que c’est d’être écrivain, auteur. Ce que c’est d’être poète. Je sais pas.
Dans son interview avec Bernard Pivot d’Apostrophes en septembre 1984, Marguerite Duras parlait des gens qui se croient être écrivain-es mais qui ne sont pas, qui écrivent que dans les moments précis, qui font des excuses, qui trouvent des raisons pour lesquelles s’attarder ou ou s’absenter ou s’abstenir de l’acte d’écrire.
— Est-ce que je figure parmi eux ? Je me suis demandé d’un coup sec.
Je lutte de n’y appartenir pas. Pour moi l’acte d’écrire est une lutte, est un défi, est une angoisse comme dit madame Duras, mais aussi un grave soulagement tout comme l’acte de nager. L’aller à la piscine quelques fois par semaine en sachant que, si je n’y allais pas, si je m’y absentais, une énergie potentielle ineffable s’accumulerait en moi, au fond, dans mon dedans, d’où vient toute vitalité, je crois, mais aussi chaque honte, chaque deuil, chaque pensée sans lesquelles l’on aurait pu bien s’en sortir, exister.
Je m’angoisse souvent à écrire récemment. Je me sens plus près de ce que Duras a dit il y a longtemps. L’acte d’écrire est devenu une récupération de soi et une réclamation envers un monde qui ne veut pas que j’écrive. Je ne me sens pas souvent l’élan divin qui pousse vers la plume, où l’écrire devient do or die, mais ce que je ressens avec une fréquence féroce parfois c’est l’énergie qui s’accumule, qui est en train de s’entasser au fond de l’intérieur de mon dedans, qui doit être exprimé comme on exprime un citron jaune et juteux ou un slip de bain après de l’avoir profondement trempé.
J’écris donc en nageant. Dans une espèce de bassin. Une piscine. Un piscine sans murs, turquoise au fond. Oui, c’est ça, sans murs. À la fois brillante et opaque. Parmi des idées floues, pas précises, qui prennent la forme de l’écrit à travers l’acte de l’écrire, à peine. L’énergie devient cinétique tandis qu’elle bouge. Elle bouge en moi, me frotte dessous et à travers. Je suis comme son guide fidèle et sa molle poupée mouillée en même temps. Je suis un sens obscur.
Je ne sais même pas où je vais, si je vais quelque part du tout. Marguerite parlait aussi du fait que, selon elle, il y avait plein d’auteurs qui n’écrivaient pas alors qu’ils pensaient écrire. Pour elle, et je, qui avaient pensé qu’on deviendrait écrivain-e juste dans l’acte même d’écrire, pense que je suis d’accord, écrire n’est pas simplement le fait d’enchaîner des mots ; non, c’est plutôt le geste malin de les questionner, de ne pas savoir ce qui c’est la langue ni le langage (autant moins la parole, le parler).
Dans un monde où une majorité de personnes écrivent, savent écrire, il existe parmi eux alors très peu qui sont écrivain-es. Pourquoi ? Selon Duras, par exemple, Sartre n’était pas écrivain alors que Bataille et Blanchot, oui. J’y réflechisais. C’est assez polémique, non ? Un tel énoncé. Faut-il être polémique dans la vie ? Faut-il avoir des opinions aussi provocatrices ? Faut-il avoir une opinion ? La déployer, la jeter dans l’air, vers le ciel pour que les gens la voient et sachent où je me situe, où je me tiens, et comment ?
Je sais pas. Mais je vois ce qu’elle voulait dire, la madame. Elle avait du sens. Sartre n’écrivait pas. N’a pas écrit. Il a utilisé l’écriture. L’a utilisé comme un ouvrier utilise son marteau ou un menuisier sa scie ou un médecin son dispositif de dépistages dans la création d’un bilan médical d’un patient potentiellement malade et potentiellement sain (dont on saurait pas l’état qu’après les prélèvements ni comment le traiter, mais qui est surement pas malade ni sain mais d’un état quelque part entre les deux). Comme ça, une écriture devient usée.
C’est-à-dire qu’il écrivait car il devait le faire. C’était une exigence de son métier, qui n’était pas l’écriture en soi, mais la philosophie – pas de langage mais de l’idée (l’idéal). Il a écrit pour communiquer, pas pour s’interroger sur ce que c’est le langage ni le texte ni même le mot. Je voudrais dire, en ajoutant à ce que Duras a dit, qu’il voulait peut-être écrire mais n’y est pas arrivé. Cela me rend triste. Tellement triste.
Combien d’entre nous veulent écrire, combien d’entre nous écrivent et se croient écrire, mais ne réussissent pas à l’acte d’écrire ? Combien d’entre nous ne connaîtraient pas ce que c’est devenir poète ou romancier-ère ou tout simplement écrivain-e ?
Je dis “écrivain-e” parce que personne n’est né-e sachant écrire. Personne n’est né écrivain-e. On apprend à l’être. Il faut que j’ajoute, d’ailleurs, combien j’aime pas, combien je me sens désintéressé par cette idée que l’écrivain-e se distingue par rapport à ses capacités innées clairvoyantes qui s’inscrivent surtout dans les récits d’histoire personnelle d’enfance, une enfance normalement trop aisée ou trop appauvrie et sans aucun intérêt qui relie explicitement à l’acte d’écrire.
Je crains parfois que je sois une de ces personnes non-écrivaines. Prétendant. Ou que je l’étais ou que je le serai ou que je l’aurais pu être. Je vois alors les écrits de Blanchot ou de Bataille, selon Duras, et de Stein ou de Carson selon moi : comment ont-ils réussi à écrire ? à être écrivain-es ? Je le trouve dans leurs écrits, et je le sens. C’est une sensation et en même temps une reconnaissance. Un naître-ensemble-encore.
Ça me fait penser à une tendance dans l’écriture créative contemporaine qui me perturbe de plus en plus : un style qui se fonde sur le témoigne, l’expérience vécue individuelle, l’énumération de faits et leur enchaînement sur la page. Ne vous y trompez pas – je crois profondément en expérience vécue. En effet, c’est sur elle que je m’appuie peut-être le plus, mais je crois pas qu’elle soit individuelle. Au moins, pas autant. Je vis l’expérience comme une expérimentation. Essayer. Tester. Échouer. Parfois réussir mais que provisoirement. Tenter encore une fois. Répéter. C’est-à-dire : imaginer. Penser des choses telles qu’elles peuvent être ou pourraient être ou puissent être mais pas telles qu’elles sont déjà.
C’est un style malheureusement limité. Un style qui n’imagine pas, qui n’ose pas, qui ne peut pas, qui ne nous laisse pas imaginer, fabriquer, mentir sur des choses que l’on sait, que l’on sait peut-être très bien, mais toujours vaguement, parmi les rides d’un bassin différemment illuminé.
L’écriture ne doit pas être fiable. L’écrivain-e n’est pas un personnage dont on peut se fier, alors au moins pas pleinement. Cette écriture d’énumération de faits que je vois s’épanouir à New York, à Berlin, même à Paris, un peu partout ailleurs, est problématique dans la mesure qu’elle se bâtit avec une accumulation d’expériences et pas avec leur expérimentation. Cette écriture donc devient le domaine des plus intéressants, de ceux et celles qui possèdent les histoires les plus, dites, intéressantes, ou de ceux et celles qui savent faire croire qu’ils les ont (ce dernier, c’est le meilleur des cas – on aime un-e mythomane doué-e lorsqu’il s’agit de l’écriture). L’écrivain-e devient une personne intéressante, une personne d’intérêt, une personne à laquelle on peut pointer du doigt en disant “bon bah regardez combien il sait, combien il a vécu, combien ses mots me montrent combien je ne sais pas ou n’as pas encore vécu” sans dire rien de vraiment intéressant du tout.
— J’écris cela en guise d’auto-critique, je pense à moi-même. Il faut valoir les savoirs, les vies, les récits à la fois personnels et collectifs. Je lamente que l’écriture contemporaine soit devenue figée. Je pense surtout aux gens qui collectionnent des expériences comme ils collectionnent des amis et images et histoires et les transforment en une espèce d’écriture totalement vidée de sens, de sang. Qui palpite pas. Une écriture sans sang, peut-il parler ?
Alors, ça me fait penser à l’utilité et surtout aux portées politiques de l’écriture, ou à ceux de la poésie, en revenant aux mots de Gleize dans NIOQUES 33 :
“Si nous comprenons la pratique endurante et insistante, voire résistante, de l’écriture de poésie, (dans un contexte où elle est un pratique de fait socialement mineure) comme une contribution critique et restreinte, en partie aveugle, à l’invention permanente d’un espace démocratique, nous savons bien qu’il n’y a pas de solution, que la poésie n’est pas une solution ni n’est là pour énoncer des solutions, et que l’écriture n’a pour but et fonction que d’intensifier les questions, des questions.” (12)
Je ne pense pas que ce style de poésie que je viens de décrire propose des solutions. Je pense non plus qu’il pose des questions, ni qu’il intensifie son questionnement.
Je voudrais nous poser une question. Comment est-ce qu’on nage ? et pourquoi ?
Nage-t-on avec les sourcils froncés ? pour guetter quelques choses innommables qui pourraient se produire ?
Nage-t-on avec les pieds serrés et pointus ? pour être prêt à distancer l’eau trouble approchante depuis une tempête possiblement lointaine ?
Ou peut-être nage-t-on avec la mâchoire tondue comme si l’on était prêt à recevoir des coups secs ? ou simplement pour éviter que l’eau entre la gorge par la bouche et nous asphyxie ?
Moi j’essaye de plus en plus me détendre chaque fois que je me mets dans l’eau (je plonge pas car j’ai peur). J’essaye de me relaxer les yeux, mais d’être à la guette, de desserrer mes pieds en les gardant pointus et prêts pour les tempêtes à venir (il y en a toujours, toujours – alors, pourquoi s’en soucier ?), de décrisper ma mâchoire ainsi que mes hanches, mes fesses, en me rappelant que je suis un corps débordé de trous aussi larges que minuscules, que je demeure poreux, pénétrable, surtout dans l’eau. Que petit à petit je m’asphyxie sans vouloir ou non pas vouloir le faire. Que j’échoue, c’est sûr. Que je réussis à atteindre mes buts, je sais pas. Que je nagerai, oui. J’essayerai.



